Il y a déjà deux ans et demi que je ne parle plus à ma mère. Ma mère, c’est une personne généreuse, aimante, serviable et sensible. Ma mère, c’est aussi une personne qui a beaucoup souffert dans sa vie et qui souffre encore de grandes lacunes émotionnelles.
Enfant unique dans un Québec où les mamans traînaient leur chapelet d’enfants avec fierté, elle s’est sentie seule. Abandonnée par sa maman, que l’on traitait de traînée. Confiée par son papa, qui ne reconnaissait pas la paternité, à sa tante. Battue. Isolée. Négligée. Pour son père, des lunettes pour la myopie avancée, c’était un caprice. Mal de dents? Prends mon trente sous, va t’acheter des bonbons, foue-moi la paix.
Ma mère a vécu d’horribles choses. Elle s’en est bien tirée. Emploi stable, mariage qui a duré 20 ans, deux enfants, maison modeste mais confortable en banlieue. Mais le trou, ce grand trou dans son cœur, il n’a jamais été comblé. C’est un trou sans fond, un trou noir qui absorbe tout sans jamais être rassasié. Ma mère a été aimée, mais elle ne s’en est pas contentée. Elle voulait être aimée plus, plus, plus… Et quand ses proches n’arrivaient pas à combler ce grand trou, elle trouvait d’autres moyens de nous extorquer de l’amour. Aucune technique n’était laissée de côté. La pire, la plus meurtrière, c’est la manipulation et sa copine inséparable, la culpabilité.
Ma mère n’a jamais été satisfaite. Elle nous aimait beaucoup, mais calculait l’écart entre l’amour qu’elle nous donnait et celui qu’elle croyait recevoir. Et le solde était toujours négatif. Elle nous demandait de lui démontrer plus d’amour et, lorsque nous nous efforcions de lui plaire, elle nous reprochait de ne pas l’avoir fait spontanément. Elle était fière de mes succès à l’école, de mon ascension jusqu’à l’université et des bourses que je récoltais. Mais elle m’en voulait également d’avoir eu la chance (offerte par elle-même) d’étudier, alors qu’elle n’avait pas pu. Elle m’en voulait d’acquérir à l’extérieur de la maison un savoir qu’elle ne pouvait m’offrir. Elle aurait voulu être ma vie, mon monde, mon tout. Et de voir que j’étais heureuse à l’extérieur, avec mes amis, avec mon copain, sans elle, sans son intervention, ça la faisait rager.
Je me rappelle être revenue à la maison un jour, je devais avoir environ 12 ans. Je revenais de chez ma copine et j’étais d’excellente humeur. Ma mère m’a regardée dans les yeux et m’a demandé, le plus sérieusement du monde : « À quoi je sers maintenant? En quoi as-tu encore besoin d’une mère? ». Est-il normal pour une fillette de douze ans de se faire demander par mère la définition du rôle parental? Ma mère était profondément blessée que j’aie une vie distincte de la sienne.
Ma mère pouvait être douce, puis sortir des méchancetés extrêmement blessantes. Des « sans cœur » et des « j’ai tout fait pour toi, et tu ne m’aimes pas ». Des babounes, des grands pleurs, des cris, des larmes. Le drame toujours présent. Dans mon esprit, ma mère et le drame sont encore aujourd’hui associés. Un drame réel oui, mais un drame dans lequel elle se complaisait. Un drame réconfortant. Un drame qu’on étale aux yeux de tous, l’art d’être victime, d’être persécutée de tous. L’art de faire pitié, l’art de susciter la compassion, la culpabilité. Un drame cultivé. La culture du drame.
Mon père a vécu ce Drame. Il ne voulait pas provoquer le volcan, alors il gardait ses émotions pour lui. Ma mère enrageait de le voir aussi calme alors que le Drame était en notre foyer. Elle lui en voulait d’être si posé. De l’indifférence. Voilà ce que c’était pour elle. Lui se voulait fort. Il voulait être son appui. Mais pour elle, c’est tout comme si elle vivait seule son Drame. Comme si mon père n’était pas touché et qu’elle était laissée à elle-même. Elle aurait voulu que tout le monde vive son Drame. Que tout le monde le cultive, le reconnaisse, le materne. Je crois qu’elle aimait son Drame parfois plus que nous.
Depuis ses vingt ans, ma mère boit. Petite, je n’en étais pas consciente. Ma mère vomissait souvent lorsqu’elle se disputait avec papa. Elle pleurait, criait, puis courait à la toilette pour vomir la porte grande ouverte. Je croyais que les émotions faisaient vomir la mère. Plus tard, j’ai bien vu que ma mère buvait trop. Dès son retour du travail, un verre de vin prolongeait son bras. Elle buvait en cuisinant, en mangeant, en regardant la télévision. Puis elle s’endormait dans le salon, un verre de vin près d’elle.
Il y a eu beaucoup de décès dans ma famille. Mes parents n’ont pu soutenir le choc et ils ont sombré tous les deux dans une dépression majeure qui a duré deux ans. C’était pendant mon adolescence. La pire période de ma vie. Ma mère était plus avide encore d’amour et d’attentions et mon père nous écrivait toutes les semaines pour nous demander de prendre soin de notre mère. Ça n’était jamais assez. Toujours ma mère avait des idées suicidaires et mon père nous enjoignait de faire plus attention. Les décès, ma sœur et moi les avions vécus aussi. Pour nous aussi c’était difficile. Nous étions traitées comme les enfants ingrats qui se foutaient royalement de leurs parents. Vraiment, la pire période de ma vie. Il n’y a pas de mots.
Plus tard, mes parents ont divorcé. Ma mère est descendue dans ma chambre un soir. Elle m’a dit que ce qu’elle avait à m’annoncer était très difficile. Elle et mon père divorçaient. Dès qu’elle est partie, je suis montée à l’étage où mon père pleurait, seul. Je lui ai pris la main et je lui ai dit que je l’aimais. Je pouvais sentir toute sa douleur. Et pourtant, nous savions tous qu’aucune autre issue n’était possible. Mes parents avaient consulté une ribambelle de «-logues » de toutes sortes pendant quatre ans. Et toujours ma mère pleurait et criait de n’être pas comprise, pas aimée.
J’étais majeure, alors on m’a demandé de choisir avec qui je voulais aller vivre. J’avais terriblement peur de la réaction de ma mère, mais j’ai dit la vérité. Je voulais vivre avec mon père. Ma mère m’a dit que celui-ci avait préféré que je reste avec elle. Lui m’a dit, beaucoup plus tard, qu’elle l’avait supplié de garder les deux filles avec elle. La cohabitation avec ma mère était vouée à l’échec.
J’ai consulté une psychologue pour essayer de démêler tout ça. J’étais extrêmement malheureuse dans ma relation avec ma mère. Je suis allée voir cette psychologue toutes les deux semaines pendant plusieurs mois. J’ai pesé le pour et le contre d’un déménagement. Je ne savais pas comment satisfaire les attentes de ma mère. Je me sentais coupable. Un jour, la psychologue m’a demandé de réfléchir pendant la semaine à un scénario. Un scénario dans lequel je faisais quelque chose pour ma mère (même si, en réalité, je ne le ferais pas) qui rendrait ma mère complètement satisfaite. J’y ai beaucoup pensé. Lors de la séance suivante, j’ai dû avouer à la psychologue que je n’avais rien trouvé qui aurait pu satisfaire ma mère. Elle m’a alors simplement répondu : « Alors, arrête d’essayer. » Je n’y suis plus jamais retournée. C’était une révélation. Comme si quelqu’un avait ouvert les rideaux et que le soleil était venu aveugler mes yeux endormis.
Peu de temps après, ma mère a signifié que je devais quitter la maison. Elle ne voulait pas d’une simple colocataire qui ne semblait pas participer à la « vie familiale ». J’ai fait mes boîtes, seule, dans la maison où j’ai grandi. Tout le monde s’était arrangé pour être absent. J’ai beaucoup pleuré. Je voulais partir, m’éloigner de ce poison de Drame, mais j’étais triste de la façon dont se déroulait mon départ. Avoir mon propre appartement, c’était une grande étape dans ma vie, et voilà qu’on l’avait gâchée pour moi. On en avait fait un Drame.
Par la suite, ma mère a continué de me téléphoner. Elle me gardait souvent au téléphone pendant des heures. Elle était agréable et me disait des mots doux, puis, sans crier gare, elle décochait une flèche. Toujours les reproches. Je ne consacrais pas assez de temps à la famille, je ne l’appelais pas assez souvent, etc. Un jour, elle m’a tellement blessée que j’ai pleuré au téléphone. Elle est devenue folle de rage parce qu’elle pensait que mes gémissements étaient dûs à des attentions (!) d’Anglo. Elle pensait que je me fichais complètement de son Drame et que je bais*** à l’autre bout du fil. C’en était trop.
Pour sa fête, je l’ai reçue chez moi. Au programme lasagne maison et télégramme chanté avec ballons. Nous avons passé une très belle soirée. Deux semaines plus tard, un appel de maman.
(Maman) Merci pour la soirée. Mais je pensais à ça, je n’ai pas reçu de carte.
(Moi) Euh… désolée. Il y a eu le télégramme chanté, je pensais que…
(Maman) Non mais, pas une seule de mes filles n’a eu le cœur de m’écrire une carte. Alors, s’il te plaît, pourrais-tu m’en écrire une.
La même année, au travail, elle est venue me voir. Elle me dit : « Oui ben là je pensais à ça… J’ai beaucoup réfléchi et je ne vois vraiment pas… Comment me démontres-tu que tu m’aimes? ». Si elle n’est pas foutue de le voir, ce n’est pas moi qui vais lui faire la liste de mes marques d’amour. J’ai été tellement insultée! Je lui ai juste dit que je n’allais pas en parler, pas au travail, pas comme ça.
Quelques semaines plus tard, elle est arrivée à mon bureau, encore, les cheveux en bataille, l’air assez moche. Elle m’a dit qu’elle avait quelque chose pour moi. Elle m’a remis un livre de souvenir qu’elle avait rempli, avec des photos. Une belle attention. Mais dans le même souffle, elle ajoute : « Tu sais, depuis que tu as deux ans, j’essaie de t’aimer. » (?!?!?!) Que lui ai-je fait d’impardonnable quand j’avais deux ans? De quoi dois-je me racheter? J’avais juste envie de lui dire d’arrêter. Arrête d’essayer maman, on n’est pas faites pour s’aimer.
À l’été 2005, mon père a reçu un diagnostic de cancer. Le pronostic était mauvais. Mon père allait mourir. Ma mère a alors fait quelque chose d’inacceptable que je ne veux même pas mentionner ici. C’est tellement dégueulasse comment elle a agi. Je ne pourrai jamais lui pardonner ça. Jamais. Un peu avant mon anniversaire, j’ai écrit à ma mère. Une lettre qui tenait sur une seule page. Notre relation était malsaine, elle ne faisait que nous blesser mutuellement. J’ai aussi ajouté que si elle ne faisait pas face à son problème d’alcool, ma porte demeurerait fermée. Deux ans et demi se sont écoulés et rien n’a encore été fait en ce sens.
Je crois que l’alcool a deux fonctions pour ma mère. D’abord, elle lui permet évidemment d’engourdir son mal d’être. Mais je crois aussi que, consciemment ou non, elle boit pour nous faire sentir coupable, une fois de plus. Elle se fait mal pour cultiver le Drame, son enfant chéri, et continuer sa vie de victime. Son problème d’alcool semble constituer pour elle un état que les circonstances lui imposent, et non un état qu’elle s’inflige elle-même et dont elle peut se débarrasser. Plusieurs personnes ont essayé de l’aider, mais elle n’essaie même pas. Je crois qu’elle ne pense avoir aucun pouvoir là-dessus. Alors elle ne tente même pas de s’en sortir, convaincue d’avance que rien n’y fera.
La vie sans ma mère, c’est une vie sans Drame. Des drames, il y en a eu depuis la fin de cette relation. Mais pas des Drames. Le décès prématuré de papa a été un grand drame pour moi. Heureusement, j’avais déjà coupé les liens avec ma mère, alors son Drame ne s’est pas ajouté au mien. Je rêve d’une vie toute simple. Je n’ai pas besoin de Drames pour vivre intensément. Je ne veux surtout pas poursuivre la culture du Drame.
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La raison pour laquelle je relate ici cette histoire, c’est parce que des démons me hantent toujours. Je sais que j’ai des tendances à la manipulation. Je les retrace aisément jusqu’à ma mère, mais je sais que je suis ma propre personne et que c’est mon défaut à moi. Je déteste cette partie de moi et je déteste d’autant plus le fait que je blesse et culpabilise Anglo. Je déteste lui faire vivre ce que j’ai vécu.
Hier, j’ai appelé Anglo pour lui dire de ne pas faire à souper. Je l’invitais au resto. Une fois arrivée à l’appartement, il me dit qu’il avait prévu autre chose. Du Harvey’s (mon fastfood préféré) m’attendait sur la table. Je l’ai remercié, j’étais vraiment contente. Puis il m’a dit qu’il devait aller écrire dans ma carte. J’ai été vraiment déçue. Je ne m’attendais pas à un cadeau (il n’a pas d’argent), mais je croyais qu’il aurait quand même déjà écrit dans la carte.
Je suis allée prendre un bain plein de mousse. J’étais fâchée, mais je me rendais compte que ça n’était pas si grave que ça. J’ai pensé, avec beaucoup de lucidité : tu peux sortir de la salle de bains, faire comme si tout allait bien et passer une agréable soirée de la Saint-Valentin ou tu peux sortir, bouder et tout ruiner. Ça a été plus fort que moi. Je suis sortie, la baboune dans la face. Anglo s’en est rendu compte, il a essayé de m’amadouer, mais je ne voulais rien savoir. Une vraie peste. Il a fini par lâcher prise et s’est installé dans la cuisine, à l’autre bout de l’appartement.
Je me suis sentie vraiment vache. Je savais que j’avais tout ruiné moi-même. J’étais déçue, puis j’avais mal agi et maintenant, j’étais en colère contre moi. Et cette colère, je l’ai dirigée vers Anglo et je l’ai fait sentir coupable. J’avais vraiment honte de la manipulation que je venais de faire. Vraiment honte.
Là où j’ai été différente de ma mère, par contre, c’est que je suis allée le rejoindre dans la cuisine et je me suis excusée. Je lui ai expliqué comment je m’étais sentie, je lui ai dit que j’avais très honte et que j’étais consciente que la seule responsable de ce gâchis, c’était moi. Il a sûrement vu que j’étais sincère, car il a accepté mes excuses sans me faire de reproches. J’arrive mal à m’expliquer pourquoi je lui ai délibérément fait du mal. Je ne comprends pas. Je l’aime Anglo, et il ne mérite pas ça du tout. Parfois j’ai peur qu’il se lasse de mes sautes d’humeur et qu’il me quitte. Il faut vraiment que je travaille là-dessus.
Finalement, une petite audace de ma part a fini de réparer les choses. C’est une surprise que je lui réservais pour la Saint-Valentin et il a été très enchanté. Mais les détails n’ont pas leur place ici. Désolée! Jardin secret.